Il existe des villages bâtis contre leur sol, et d'autres bâtis avec. Roussillon appartient à la seconde espèce : ses façades sont enduites de ses propres sables, ses fortunes sont nées de ses carrières, et son avenir s'écrit sur la protection d'un site unique au monde.
Vingt millions d'années de patience
L'histoire commence au Crétacé, il y a environ cent millions d'années, quand une mer peu profonde couvre le futur Provence : ses sables s'accumulent. Plus tard, la dissolution des calcaires et la chimie du fer donneront aux grès leurs teintes : c'est l'oxyde de fer enrobant les grains de sable qui fabrique l'ocre, du jaune pâle au pourpre. Le gisement du bassin d'Apt — dont Roussillon occupe le flanc nord — s'étend sur une vingtaine de kilomètres, en couches que l'érosion a sculptées en falaises, cheminées de fée et ravins verticaux : le « Colorado provençal » de Rustrel en est la vitrine la plus spectaculaire, le sentier des ocres de Roussillon la plus célèbre.
L'or rouge : un siècle d'industrie
Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, on extrait l'ocre pour la peinture ; l'apogée vient au tournant du XXᵉ, quand le bassin d'Apt devient le premier producteur mondial de pigment naturel. Roussillon vit alors au rythme des ocrières : carrières à ciel ouvert, laveries où l'on délave le sable pour concentrer le pigment, séchoirs, moulins. Les noms de famille du village — et le patrimoine industriel discret qu'on y repère encore : murs de laverie, ramps d'accès, maisons de maître ocrières — portent la trace de cette fièvre. La concurrence des pigments de synthèse, au milieu du XXᵉ siècle, éteint l'industrie : l'extraction cesse, la forêt revient dans les anciennes fosses, et le village pivote vers une autre économie : la beauté du vide laissé.
Cette reconversion a un avant-goût de modernité : Roussillon a transformé une friche minière en paysage protégé, classé par la suite au titre des sites — l'un des tout premiers « monuments naturels » labellisés en France. Le Conservatoire des ocres et des pigments appliqués, installé dans une ancienne usine, raconte toute cette histoire, de la géologie aux poudres de couleur : c'est, avec les bories et Sénanque, l'un des musées de territoire indispensables du Luberon.
Le village : une palette habitée
Classé parmi les plus beaux villages de France, Roussillon se traverse en une heure et se lit en une vie. La place de la mairie, ses platanes et son puits ; la rue des Bourgades, où chaque façade semble avoir été frottée à la terre ; le belvédère de l'horloge, au bout d'un éperon ocre qui plonge sur les anciennes carrières. La palette n'est pas un hasard : les enduits traditionnels se font à partir des terres locales, délavées et tamisées, si bien que le village forme le nuancier exact de son propre sous-sol. Les artistes, d'abord peintres de passage au début du XXᵉ siècle, puis résidents permanents, y ont vu un camaïeu naturel : ateliers et galeries jalonnent aujourd'hui les ruelles.
Le sentier des ocres : la Dentelle et le Sablier
Le chemin en corniche qui court au-dessus du village donne à voir l'intérieur du gisement : falaises rubanées, pins accrochés aux corniches, sables qui coulent comme des sabliers. Nous décrivons en détail les deux boucles, leurs règles et la meilleure lumière dans notre article Le sentier des ocres, mode d'emploi ; retenons ici l'essentiel : rester sur les caillebotis, ne pas prélever un gramme de sable — le site est protégé —, et préférer la première heure, quand la lumière rasante fait fumer les rouges.
Y aller, y rester
À 10 minutes d'Apt par la RD22, gares d'Apt ou de Cavaillon. Le jeudi matin, le marché du village : petit, ombragé, presque familial — voir notre semainier des marchés. Après le sentier, la librairie-galerie de la place et le conservatoire des ocres méritent l'heure qu'on leur accorde ; en saison, venir tôt ou tard, le stationnement saturant vite.
Ce que Roussillon raconte du Luberon
Où Gordes dit la défense et Bonnieux l'équilibre, Roussillon dit la ressource : ce massif n'est pas qu'un décor, c'est une matière — pierre des monuments, sables colorés, terres du vignoble et des parcours pastoraux. Un village qui a vécu de son sol, puis qui a appris à le protéger : il n'y a pas meilleure introduction à l'esprit du Luberon contemporain.
La rédaction
Margaux Aubanel · rédactrice du magazine. Née à Apt, elle a grandi entre les drailles du plateau et les marchés du mardi : elle signe les portraits de villages, les itinéraires de fond de vallon et les chroniques du patrimoine du Jas du Luberon.