Le Luberon ne produit pas les vins les plus célèbres de Provence — et c'est très bien ainsi : ici, on boit le vin du voisin, sur la place du marché ou sous la treille, et l'on discute du millésime plutôt que de la note.
Deux mille ans, une interruption, une renaissance
La vigne est ancienne ici : les Romains la plantaient déjà dans la vallée du Calavon, dont le pont Julien portait les amphores. Le phylloxéra, puis l'exode rural, réduisirent le vignoble à des parcelles de famille ; la renaissance vient de la seconde moitié du XXᵉ siècle, quand les coopératives et les domaines indépendants réorganisent la qualité — l'appellation d'origine contrôlée « Côtes du Luberon » naît en 1988, devenue AOP Luberon. Aujourd'hui, le vignoble s'étire sur les deux versants du massif, de Cavaillon à Manosque, entre 200 et 500 mètres d'altitude — l'un des vignobles les plus élevés de Provence.
Les trois couleurs, en clair
- Le rosé, la majorité : pressurage direct, syrah et grenache majoritaires, cinsault en assemblage : des rosés de gastronomie, tendus, à boire dans les dix-huit mois — l'été du Luberon en bouteille.
- Le rouge, la surprise : syrah de garde, grenache charnu, mourvèdre en appoint : des vins à la fois méridionaux et frais — l'altitude nocturne du massif préservant l'acidité. À carafer jeunes, à garder cinq à dix ans pour les belles cuvées.
- Le blanc, la finesse : rolle (vermentino) dominant, clairette et grenache blanc : des blancs vifs, floraux, parfaits sur les chèvres du plateau — l'accord roi du massif.
Le terroir : l'altitude et la pierre
Ce qui distingue le Luberon des vignobles maritimes voisins, c'est le climat de l'intérieur : continental — étés chauds, nuits fraîches, mistral nettoyeur. Les sols argilo-calcaires des coteaux, parfois caillouteux, souvent soutenus par des murets de pierre sèche hérités des restanques à tout faire, drainent et stressent la vigne juste ce qu'il faut : la recette de la fraîcheur provençale. Le résultat, dans le verre : des vins de soif qui n'oublient pas d'avoir de la race — et un rapport qualité-prix qui fait honte à bien des appellations à la mode.
Boire juste : accords et température
Règles du massif : le rosé à 8-10 °C sur la cuisine du marché — melon, daube froide, tomates ; le blanc à 10 °C sur les fromages de chèvre et les poissons de la Durance (l'époque où elle en donnait) ; le rouge à 15-16 °C sur la daube du dimanche, l'agneau des parcours de garrigue et les gibiers de l'arrière-saison. Et une règle absolue : jamais de Luberon tiède — la fraîcheur est sa signature.
Visiter les domaines
De Cavaillon à Manosque, caves coopératives et domaines indépendants se visitent d'avril à octobre : suivre les panneaux « route des vins du Luberon », préférer les dégustations de fin d'après-midi, acheter à la propriété — c'est deux fois moins cher et dix fois plus instructif. Le dimanche matin, le marché de Coustellet donne le meilleur aperçu du vignoble en une seule place.
Le verre et le paysage
Boire un Luberon, c'est boire un paysage : celui des coteaux de Bonnieux face au Ventoux, des ocres de Roussillon qui rougissent les teintes, des crêtes du Grand Luberon qui rafraîchissent les nuits. C'est aussi soutenir une agriculture qui entretient les restanques, tient les collines vivantes et perpétue le travail des bâtisseurs de pierre sèche. Le tout dans un verre : voilà pourquoi ce dossier ouvre notre rubrique sur la table du massif.
La rédaction
Margaux Aubanel · rédactrice du magazine. Née à Apt, elle a grandi entre les drailles du plateau et les marchés du mardi : elle signe les portraits de villages, les itinéraires de fond de vallon et les chroniques du patrimoine du Jas du Luberon.