Il y a deux façons de visiter Bonnieux : commencer par le haut et tout comprendre, ou commencer par le bas et tout mériter. La seconde est meilleure pour les jambes, la première pour l'histoire — nous, nous faisons toujours les deux.
L'église vieille, la mémoire en hauteur
L'« église vieille », romane, garde le sommet du village depuis le XIIᵉ siècle. Désaffectée pour le culte, elle sert aujourd'hui de belvédère : à ses pieds, le plateau et ses 86 marches — l'escalier monumental taillé au XIXᵉ siècle dans le rocher pour relier le haut au bas quand le village, redevenu sûr, descendit vers la route. Du parvis, par temps clair, la vue embrasse le vignoble, le village de Lacoste et son château, la vallée du Calavon et, au loin, la dent blanche du mont Ventoux : la carte du territoire telle que la voyaient les guetteurs d'autrefois.
Le pont Julien : vingt siècles de service
En bas de la nationale, le pont Julien enjambe le Calavon depuis près de deux mille ans. Construit sous Auguste pour porter la voie Domitienne vers les Alpes, il a servi de route royale, de route nationale — les camions l'ont longtemps passé ! — avant que le trafic ne soit dévié et le pont rendu aux piétons. Ses trois arches de pierre massive, son tablier bombé, sa stèle dédicacée en font l'un des témoins antiques les plus intacts de Provence intérieure : on y vient pêcher, lire, écouter l'eau ; les sentiers de fond de vallée en font une étape naturelle, et sa lecture éclaire celle des ouvrages de pierre sèche que nous décrivons dans notre article sur les bories.
Le Claparèdes : le plateau aux cerises et aux lavandes
À l'est du village s'étend le plateau du Claparèdes — « pierreux » en provençal : un pays de restanques, de chênes verts rabougris par le mistral, de fermes isolées et de champs ouverts. C'est le cœur battant du terroir bonnieulard : cerisaies d'abord, dont la fleur rose au printemps et la récolte en mai-juin ont fait la richesse du plateau ; lavandes ensuite, dont les rangs violets tirent leurs lignes jusqu'aux abords de Sénanque et dont la distillation parfume les bergeries transformées en hangars. Le plateau est aussi un musée à ciel ouvert de la pierre sèche : murs de clôture, bories, jas et aiguiers griffonnent partout le paysage — nous y consacrons une promenade-commentaire dans la rubrique Patrimoine.
Le Claparèdes, enfin, est traversé de vieilles drailles : les chemins de transhumance qui menaient les troupeaux des garrigues aux alpages. La figure du berger et de ses chiens y est encore, chaque année, une réalité vécue plus qu'un souvenir folklorique.
Le village des corniches
Redescendu côté moderne, Bonnieux se goûte en flânant : ruelles en rampes douces, hôtels particuliers de consuls, passages voûtés, jardins suspendus qui s'ignoreraient si les cypresses ne les trahissaient pas. Le vendredi matin, le marché prend la place des tilleuls — c'est l'un des plus agréables du versant sud, plus intime que celui d'Apt, plus ombragé que celui de Gordes ; notre semainier des marchés du Luberon dit quand et pourquoi y aller. Dans les ruelles, les tables du midi servent ce que le plateau donne : cerises, agneau, chèvres, miels de garrigue, et les vins de l'AOP Luberon dont les coteaux exposés plein sud descendent jusqu'au Calavon.
Y aller, y rester
Accès par Cavaillon ou par Apt, gares des deux villes. Les beaux points de vue se méritent : garer côté église neuve et monter à pied par l'escalier. Le matin, le marché du vendredi ; l'après-midi, le pont Julien à l'heure où la pierre chauffe ; le soir, un tour du plateau du Claparèdes en voiture ou, mieux, à vélo — vent de face garanti dans un sens, euphorie dans l'autre.
Ce que Bonnieux raconte du Luberon
À la différence de Gordes, verticale et défensive, Bonnieux est un village d'équilibre : entre la montagne qui protège et la plaine qui nourrit, entre l'église d'en haut et celle d'en bas, entre la pierre des monuments et celle, modeste et parfaite, des murs du plateau. C'est peut-être pour cela qu'on s'y attarde : le village ne se visite pas, il s'équilibre — comme Roussillon s'embrase et que Gordes verrouille. Trois tempéraments pour un même massif.
La rédaction
Margaux Aubanel · rédactrice du magazine. Née à Apt, elle a grandi entre les drailles du plateau et les marchés du mardi : elle signe les portraits de villages, les itinéraires de fond de vallon et les chroniques du patrimoine du Jas du Luberon.