On croit connaître Gordes pour l'avoir vu en photo ; on ne le comprend qu'en montée, quand les mollets prennent la mesure de la logique défensive qui a tout commandé : l'eau, la pierre, la vue.
Un village taillé dans son socle
La première matière de Gordes n'est pas la pierre importée, mais le rocher lui-même. Les maisons des rues basses s'adossent à la falaise de calcaire ; les caves et les escaliers s'y enfoncent. Cette économie de moyens explique l'étonnante unité chromatique du village : un blond minéral que la lumière fait virer au miel le matin, à l'os le soir. Les toits de lauzes — ces fines dalles de pierre extraites localement — achevaient hier l'illusion d'un village « poussé » du sol ; les tuiles canal les ont remplacées, mais les linteaux, les encadrements et certaines voûtes rappellent la filière complète de la construction en pierre sèche, dont Gordes fut une capitale discrète.
Le château, un livre de pierre
Le château qui verrouille la crête se lit comme une chronique. Du XIIᵉ siècle, il garde la base de ses tours ; du XVIᵉ, l'essentiel : remanié vers 1525 pour la famille de Simiane, il adopte ce plan Renaissance à ailes en équerre que la Provence rurale voit rarement. Ses fenêtres à meneaux, son escalier d'honneur et sa salle voûtée en croisées d'ogives trahissent une ambition : celle d'une famille seigneuriale tenant à afficher, jusque dans la garrigue, le langage des cours. Bombardé et partiellement détruit en 1944, restauré ensuite pierre à pierre, il abrite aujourd'hui expositions et concerts — la belle saison y fait monter la musique jusqu'aux calades.
Les calades : la rue comme escalier
Descendre de la place du château vers la fontaine basse, c'est lire une leçon d'hydrographie. Les calades — ruelles pavées en pente douce, dont les pierres sont chantournées en arcs — ne sont pas un décor médiéval fantasmé : c'est un parapluie. Chaque arc ralentit l'eau, chaque dévers la canalise vers le caniveau central, chaque seuil protège le pas d'une porte. Aux heures de pointe estivale, prendre les ruelles latérales — celle des potiers, celle de la vieille boulangerie — suffit à retrouver le Gordes des Gordiens : des chats souverains, des volets ajustés, quelques conversations sur le pas des portes, et l'odeur de cire des chapelles.
Autour : bories, moulins, abbaye
Le territoire de la commune dépasse largement le pittoresque du village. À l'ouest, sur la route de Coustellet, le village des Bories réunit une trentaine de cabanes de pierre sèche — jas, bergeries, moulins à huile, porcheries — reconstituées comme un hameau-témoin ; nous lui consacrons un article entier. Dans le vallon voisin, l'abbaye de Sénanque pose sa silhouette cistercienne au milieu de ses lavandes, à une demi-heure de marche du village par les anciens chemins : c'est l'une des plus belles approches à pied de tout le Luberon, et une bonne introduction à nos itinérances de fond de vallon.
Le mardi matin, enfin, le marché prend la place : asperges de la plaine au printemps, melons de Cavaillon dès juin, fromages de chèvre du plateau — de quoi composer la table parfaite dont nous donnons la recette dans l'inventaire des marchés du Luberon.
Y aller, y rester
De Cavaillon ou de l'A7, la route de la vallée offre la vue d'ensemble classique ; l'arrivée par Goult, à l'est, évite la file des beaux jours. Gare la plus proche : Cavaillon. Nos conseils : venir à la première heure ou à la dernière, garer bas et monter à pied, et relier le village des Bories par le sentier des plantes aromatiques (comptez 1 h 30 aller-retour, ombre rare, eau indispensable).
Ce que Gordes raconte du Luberon
Comme Bonnieux sur son versant sud ou Roussillon dans ses ocres, Gordes condense une vérité régionale : ici, la beauté n'est jamais gratuite, elle est fonctionnelle devenue grâce. Le village perché protégeait ; il séduit aujourd'hui. La calade drainait ; elle photographie. Le jas abritait les bêtes ; il intrigue les passants. Cette conversion de l'utile en patrimoine, c'est exactement le fil que suit notre magazine, de la table provençale aux drailles — et c'est pourquoi Gordes ouvre notre série des portraits.
La rédaction
Margaux Aubanel · rédactrice du magazine. Née à Apt, elle a grandi entre les drailles du plateau et les marchés du mardi : elle signe les portraits de villages, les itinéraires de fond de vallon et les chroniques du patrimoine du Jas du Luberon.