On arrive à Sénanque comme on arrive au fond d'une respiration : le vallon se ferme, le bruit s'efface, et l'abbaye paraît — posée, patiente, violette de lavande en juillet, dorée de pierre tout le reste de l'année.
Une fondation cistercienne
Le 23 juin 1148, des moines venus de l'abbaye bourguignonne de Morimond prennent possession d'un vallon inculte offert par le seigneur local : l'eau y coule, la pierre y affleure, le monde y est assez loin. C'est le programme cistercien exact : fuir les villes et les dépendances seigneuriales, vivre du travail des mains dans des terres à défricher — les « déserts » choisissent les vallons étroits comme Sénanque, Sylvacane ou le Thoronet, les trois sœurs provençales de l'ordre. L'église, d'une sobre prodigalité, est consacrée dès la fin du XIIᵉ siècle : construite en une seule campagne, elle porte l'esthétique bernardine à son sommet — dépouillement, équilibre, lumière calculée.
Lire l'architecture
Le plan est celui de toutes les abbayes de l'ordre : église en croix au nord, cloître au centre, bâtiments conventuels autour — salle capitulaire, chauffoir, dortoir des moines sur caves, cellier et réfectoire ; le « convers » des frères lais, cette aile monumentale réservée aux ouvriers de l'abbaye, signe la puissance économique de la communauté médiévale. Mais le détail enseigne plus encore : la pierre, extraite du vallon, taille des arcs brisés d'une précision d'orfèvre ; les chapiteaux ne portent aucun décor figuré — la règle cistercienne bannit « ces monstres » ; et la lumière, filtrée par les hautes fenêtres, tombe sur la pierre blonde comme un office : lentement, régulièrement, du matin au soir. Qui veut comprendre ce que « l'architecture de la lumière » veut dire n'a qu'à s'asseoir une heure dans l'église.
La lavande, providence moderne
Après la Révolution, l'abbaye passe entre des mains privées : exploitation agricole, sériciculture, même une filature de soie sous le Second Empire ; les moines cisterciens reviennent au début du XXᵉ siècle et, avec eux, une économie qui fait aujourd'hui la célébrité du site : la lavande. Les champs plantés devant l'église — photographiés par le monde entier en juillet — financent la communauté et perpétuent, à leur manière, la vigne et le blé des moines médiévaux : une abbaye vit de son terroir. La table provençale du massif leur doit beaucoup : miel de lavande, produits du monastère, et cette discipline patiente qui régit les récoltes du plateau, de Bonnieux au Claparèdes.
Visiter : les règles du recul
Sénanque est un monastère vivant : la visite est possible, encadrée, et le silence fait partie du billet. Quelques règles que nous approuvons : venir tôt ou tard, en dehors des cars de midi ; rester sur les zones ouvertes ; parler bas ; ne pas franchir les clôtures des champs de lavande — les clichés « parfaits » pris dans les rangs sont des clichés de dégâts. La belle approche, pour qui a deux heures, est d'y venir à pied depuis Gordes par les anciens chemins du vallon : une marche que nous décrivons dans la rubrique Sentiers, et qui prépare — par la pierre sèche des murs, les bories des plateaux et le calme montant — à ce que l'abbaye donne ensuite gratis : le silence.
Le coin du visiteur
Accès par la route du vallon depuis Gordes (parking limité, navettes en haute saison) ou par les sentiers de randonnée. Visites guidées selon la saison ; office public des moines à certaines heures — se renseigner sur place. À combiner : Gordes le matin, le village des Bories l'après-midi, et la lecture du soir de notre dossier pierre sèche.
Ce que Sénanque dit du Luberon
Les trois sœurs cisterciennes — Sénanque, le Thoronet, Sylvacane — dessinent un triangle dont le Luberon occupe un côté : même pierre, même eau, même règle. Mais Sénanque ajoute une leçon locale : ici, même l'absolu s'accommode du terroir. L'abbaye s'est fondée dans un pays de bergers et de bâtisseurs de jas ; elle a prospéré comme un très grand jas, si l'on ose dire — une bergerie de l'âme, bâtie sans ostentation, entretenue sans relâche. De ce point de vue, elle est la maison-mère spirituelle de tout ce que ce magazine raconte.
La rédaction
Margaux Aubanel · rédactrice du magazine. Née à Apt, elle a grandi entre les drailles du plateau et les marchés du mardi : elle signe les portraits de villages, les itinéraires de fond de vallon et les chroniques du patrimoine du Jas du Luberon.