Tout est dans le nom de notre magazine : le jas, en provençal, désigne la bergerie où les bêtes « jasent » — c'est-à-dire couchent, du latin jacere. La borie est sa cousine germaine : cabane de champ, plus petite, souvent monovalve. Bâtir sans mortier, c'était la seule architecture à la portée d'un monde paysan qui n'avait que ses bras et ses épierrages.
L'épierrement, mère des paysages
Commençons par le champ, pas par la cabane. Pendant des siècles, défricher le plateau du Claparèdes ou les pentes des Monts de Vaucluse a signé un contrat simple : à chaque labour, des pierres remontent ; il faut les enlever. Où les mettre ? En tas d'abord, puis en murs — les clapas et les murets qui quadrillent encore le paysage ; et avec les plus belles, une cabane au milieu de la parcelle, pour l'outillage, l'ombre, la sieste du berger ou la nuit du troupeau. La borie n'est donc pas un « monument » : c'est un sous-produit devenu chef-d'œuvre — la partie émergée de l'iceberg pierreux.
La technique : la voûte par encorbellement
Le principe tient en une phrase : chaque rang de pierre avance légèrement sur le précédent, jusqu'à ce que les derniers se rejoignent en clef. Pas de cintre, pas d'échafaudage : le bâtisseur travaille depuis l'intérieur, choisissant, calant, contre-pesant chaque pierre — les laus ou lauzes couvrant l'ensemble en écaille. Les murs sont généralement à double parement, le cœur empli de pierres menus ; la porte, basse, regarde souvent le sud-est à l'abri du mistral ; une faible fenêtre, parfois un aiguier — citerne voûtée recueillant l'eau du « toit » de pierre. Les formes varient : rondes sur les plateaux calcaires, carrées ou rectangulaires ailleurs, avec annexes, murets d'enclos, courettes : le vocabulaire est infini, la grammaire unique.
Dater sans rêver
Contrairement à une légende tenace, l'immense majorité des bories visibles aujourd'hui date des XVIIᵉ au XIXᵉ siècle : le grand siècle du défrichage provençal, quand la pression démographique poussa les communautés à gagner des terres jusque-là laissées aux moutons. Certaines structures sont plus anciennes — habitats, bergeries et oppida antiques ont parfois laissé des vestiges repris ensuite —, mais la borie « celte » ou « préhistorique » relève du mythe romantique. Les historiens de la pierre sèche insistent avec raison : c'est une architecture vivante, encore montée ou entretenue au début du XXᵉ siècle, et l'inscription de la construction en pierre sèche au patrimoine culturel immatériel de l'humanité (UNESCO, 2024) consacre un savoir-faire, pas une ruine.
Le village des Bories, conservatoire à ciel ouvert
À l'ouest de Gordes, sur un plateau battu par les vents, le village des Bories réunit une trentaine de constructions — habitations, bergeries, écuries, moulin à huile, four, aiguier — reconstituées dans leur organisation d'ancien hameau : c'est le meilleur endroit pour comprendre la logique d'ensemble d'un « quartier » de pierre sèche, du jas des bêtes au logis des hommes. Aux alentours, le plateau du Claparèdes, côté Bonnieux, offre la version sauvage : des dizaines de cabanes disséminées entre lavandes et chênes kermès, que les sentiers relient en une lecture lente. Notre conseil : faire d'abord le village des Bories pour le vocabulaire, puis le plateau pour la grammaire.
Protéger : le ciment est l'ennemi
- Ne pas restaurer au ciment : rigide, il empêche la maçonnerie de « travailler » et accélère l'éclatement des pierres.
- Ne pas démonter pour décorer : une borie déplacée est une borie morte — le site fait partie du sens.
- Signaler, ne pas « nettoyer » : débroussailler oui, décaisser non : les sols archéologiques autour des cabanes livrent des datations précieuses.
- Soutenir les chantiers bénévoles : plusieurs associations du massif restaurent murets et cabanes selon les règles de l'art — la meilleure façon d'apprendre est de tenir une pierre entre ses mains.
Du jas au paysage entier
Relisez maintenant le massif : les restanques qui portent les vignes, les murets qui quadrillent les lavandes, le vallon de Sénanque muré de fond en comble, les drailles bordées de clapas : tout cela est jas, c'est-à-dire travail de la pierre mise au service du vivant — des bêtes, des champs, des chiens de berger qui les gardent. La borie est modeste ; le système qu'elle résume est immense. C'est pourquoi ce magazine porte son nom.
La rédaction
Margaux Aubanel · rédactrice du magazine. Née à Apt, elle a grandi entre les drailles du plateau et les marchés du mardi : elle signe les portraits de villages, les itinéraires de fond de vallon et les chroniques du patrimoine du Jas du Luberon.